27 février 2005

 

Lieu de travail du peintre, l'atelier passe souvent sous silence.

 

Claude Der'ven a installé son atelier en Macédoine, lieu géométrique plus encore que lieu géographique où pouvait se manifester son engagement.

L'engagement du peintre ? Parlant de Shitao et de Cézanne, Charles Juilet note que les propos du premier auraient pu être aussi ceux du second : "... me voici hors de la réalité, hors du monde, centré sur l'essentiel , libéré..." Hé bien, cet atelier de Macédoine offre au peintre la propriété particulière de le mettre face à l'essentiel.

Aujourd'hui, Claude Der'ven est invité à présenter son travail à Skopje capitale de la Macédoine, pays bien connu de lui, pays cher à son cœur, pays d'accueil, terre de rencontres, sans doute parce que " pays du passage ".

Avec cette exposition s'accomplit une période. Le peintre restitue au lieu et au temps qui lui ont été donnés, dans un mouvement pendulaire le résultat de son travail.

Quoi peindre ? Comment peindre ? Ces questions suspendues ont trouvé dans l'atelier de Macédoine leur parcours déambulatoire.

La peinture de Claude Der'ven représente. Elle représente des corps individualisés, hommes, femmes, hommes et femmes, des portraits de corps, des silhouettes produisant leur propre lumière. On peut s'accrocher à quelques détails de substitution anatomique, ils sont les signes d'une graphie précise structurant les formes, mais là n'est pas le regard du tableau. Ce qui fait regard, ce par quoi nous, les spectateurs sommes regardés, c'est par ces corps en entier.

Nous sommes sous leurs regards; les fonds souvent noir ou noir et blanc installent la figure dans un contraste poignant. L'épargne du détail et de modulations intérieures renforce la présence de la figure. La vigueur du dernier coup de pinceau nourri de tous ceux qui l'on précédé nous mettent en présence d'un travail de " peinture-peinture ". C'est d'une dynamique partagée par ses amis peintres de l'atelier de Macédoine, faite d'interrogations, du plaisir de travailler à proximité les uns des autres, de l'enthousiasme ainsi généré que le terme "peinture-peinture" synthétise. Et c'est résolument la lumière d'une " peinture–peinture " que cette exposition accroche.

Le peintre assemble des palettes conquérantes et carnassières; noir de Prusse, rouge turc, bleu gauloise, rouge carminé, rouge orangé, noir de pêche, jaune ciré, jaune citron cassant, rouge laque carminée, bleu outremer profond, blanc de zinc.

Il fabrique des vocabulaires graphiques. La période qu'il nomme " mikado " en raison du marquage tricolore des corps – un peu comme s'ils étaient constitués par les amas de baguettes d'un jeu de mikado – établissent une métaphore du corps. Mais avant d'être jeu d'adresse le mikado est jeu de stratégie.

Dans la peinture de Claude Der'ven l'apparence est volontairement esquivée au profit de la sensation, fusse t-elle un souvenir comme le disent certains titres de tableaux, " Visage disparu ", " Les prophètes disparaissent ". Nous passons de l'apparence à la sensation, de la sensation à l'apparence, et les corps parlent : ceux de la période " mikado ", transfuges stratégiques de corps tatoués, ceux des "Hommes rouges", période suivante rendant coup pour coup –les coups de la vie– jusqu'aux figures de la récente période jaune commencée dans son atelier macédonien, immédiatement après l'attentat du 11 septembre 2001.

Au regard de ces figures jaunes, Claude Der'ven écarte la manière de représenter (et les questions qui vont avec), pour établir des métaphores peintes du corps, métaphores acceptables de l'inacceptable : le drame d'exister.

La plupart de ces tableaux ont été peints en Macédoine, il était nécessaire de les y rassembler, pour que, comme il le souhaite, après le choc du premier regard s'ouvre un cheminement de la pensée qui se prolongera naturellement, le temps venant, en un profond murmure.

Michel Raby

Fév. 04


 

 CLAUDE DER'VEN ET L'ARCHITECTURE VULNERABLE DU CORPS

  Comme beaucoup d'autres peintres de qualité, je trouve que Claude Der'ven a dépassé les grandes intonations polémiques de son milieu parisien, en défendant, par son instinct personnel, le droit à la peinture en dehors de l'exclusivité des doctrines changeables. Doué, intelligent, formidablement instruit dans l'esprit de sa tradition culturelle, ayant été l'étudiant le plus jeune de sa génération à l'Ecole des Beaux-Arts, suffisamment vif et sceptique, il a tout simplement choisi d'accepter le doute dans toutes les couches d'une civilisation complexe comme celle d'aujourd'hui, mais sans pour autant l'admettre dans la peinture, ni dans le sens personnel de l'acte pictural. Pour lui , la peinture regarde toujours et vraiment avec tout son corps, touche, caresse, attaque, se colle à la matière et s'en arrache, rayonne et pense le monde en même temps. C'est ainsi qu'elle respecte une loi plus ancienne et plus importante, envoie un certain message plus vieux qui n'est pas autrement traduisible. Au fond, cette confiance religieuse dans la peinture donne à la réalisation individuelle presque une signification générale.

  Il semble qu'une version audacieuse et libre d'un portrait du Tintoret, peinte dans la jeunesse de Der'ven, annonce les lois de sa propre peinture, mais aussi son avenir. De l'espace « idéal » de la toile vide, le premier trait et par la suite la gestualité renforcée, les énergies chromatiques, les densités différentes, la chair et la multitude des tissus, l'obscurité et la lumière aveuglante qui surgissent des tubes de couleurs voisines, se transformeront en une architecture surprenante, riche, unie à la volonté et encore plus à l'imprévisible. Il n'y a pas de doute que c'est là que se déroule l'événement particulier du tableau et de son existence, dont parlaient de façon différente Bergson et Etienne Souriau. Cette approche existentialiste douce et très renouvelée de l'expérience du tableau qui ne manque sûrement pas de trame dramatique, ramènera Der'ven à sa propre architecture picturale qui est celle du corps.

  Claude Der'ven n'a bien entendu pas accepté les parallélismes simples, il a essayé, comme, par exemple, Giacometti dans la sculpture, de créer par la force de la volonté une réalité renversée et simultanée. Dans l'architecture qui est encore un espace matérialisé, même la décomposition, la destruction violente, montrent son côté humain, la « capacité » de souffrir. Pour Der'ven, au contraire, le corps humain en tant qu'architecture par excellence, est une construction vulnérable, à tout moment une victime possible de l'agression et de la violence. Créé selon le modèle du mystère, c'est aussi un temple, une cité et une vieille cabane, mais encore plus un ensemble cosmique vivant, une matière « furieuse » et alarmée dont l'abondance annonce déjà le drame.

  La transcription picturale de cette signalisation du corps commence très tôt chez Der'ven, à travers les figures féminines et masculines nues, parfois en paire, dont la chair ressort du fond obscur comme un tourbillon chromatique continu, une sorte d'inondation lumineuse et chaude qui jaillit de chaque cellule de la chair indomptable. Puis, comme dans un jeu capricieux et irréel, sur le principe des bâtons de mikado, le corps se construit et se déconstruit à nos yeux, tout en créant des échafaudages fragiles et séparés, des cités anthropomorphes mobiles et changeantes entretenues uniquement  par l'équilibre incertain et à peine retrouvé des contre-forces. Le vide existant derrière cette construction dansante promet le charme et la gaieté qui sont encore possibles. Même dans les tableaux de ces dernières années  entrent le feu et les corps-cicatrices brûlés. Sur un foncé-noir ou blanc conçu et réalisé par la folie, apparaissent des corps nus, illuminés et rayonnants, des corps-torches, des crucifix frontaux d'un nouveau Golgotha sur le feu.

  Claude Der'ven est arrivé pour la première fois en Macédoine en 1994, dans le monastère St. Joachim  Osogovski, haut dans les forêts qui dominent Kriva Palanka. C'est ici que les cloches soulèvent la blancheur au-dessus de l'église orthodoxe. C'est ici que les matins étincellent de rosée fine. C'est ici que l'air circule bien. Michel Raby, peintre  et poète du sublime, dira que « c'est ici que Claude a retrouvé les origines de sa peinture ». C'est dans ce nid pictural qu'il partage, presque tous les ans, le pain, le vin, les toiles et les couleurs avec les peintres macédoniens, mais aussi avec ceux de l'Europe et du monde entier. C'est là que se trouve le nœud des relations subtiles et fortes entre Skopje en Macédoine, Paris en France, Wilmington en Caroline du Nord, Tokyo du Japon lointain, Ohrid, Nerezi, Kurbinovo, le monastère Saint-Marc, les églises qui sont la fierté de la peinture médiévale macédonienne. C'est ici, à St. Joachim Osogovski, en septembre 2001, que nous avons souffert de la destruction du monastère de Lesok et des nombreuses églises anciennes, profanées et ruinées par les Talibans balkaniques. C'est ici que le 11 septembre, la même année nous avons regardé presque en direct comment, dans l'unique New York City, disparut dans les cendres la fierté de la construction américaine, comment des gens-torches s'éteignirent dans le gouffre, comment l'esprit humain perdit sa parole devant la peine et l'impuissance infinies. Encore combien de souffrances pour l'œil de l'homme et surtout pour celui du peintre qui crée à partir de tellement de regards !

Même si cette architecture vulnérable du corps, corps et âme de nous tous, n'a pas connu ses débuts ici, à St. Joachim Osogovski, je suis sûr que c'est à cet endroit-ci qu'elle a parlé à travers le premier tonnerre incessant provenant des plus grandes profondeurs de la conscience et de l'inconscient, et aussi celle de mon ami français, d'esprit et  de pinceau, le peintre Claude Der'ven.

 

Gligor CEMERSKI

Skopje, mai 2003                            

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